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Interview de Mgr Shomali sur l’actualité au Moyen-Orient et en Terre Sainte

A l’occasion de la rentrée 2012, Mgr Shomali partage avec nous ses analyses sur la situation au Moyen-Orient et en Terre Sainte. Session annuelle de l’ONU, situation en Syrie, Pape au Liban, année de la foi ; autant de sujets abordés par le vicaire patriarcal pour Jérusalem. Interview video disponible.

1. Mahmoud Abbas a souhaité que l’Assemblée générale des Nations Unies « adopte une résolution considérant l’Etat de Palestine comme un Etat Non-Membre des Nations unies ». Il a par ailleurs, demandé une résolution « contraignante » de l’ONU qui jetterait les bases d’un accord de paix avec Israël. Qu’en pensez-vous ?

La reconnaissance d’un Etat de Palestine est déjà avérée internationalement. Donc le fait que Mahmoud Abbas demande maintenant la reconnaissance de l’Etat de Palestine comme un Etat Non-Membre aux Nations-Unies, montre qu’au fond il abaisse le niveau de la demande. Il demande moins que ce qui apparaît comme déjà évident par la communauté internationale.
Par ailleurs, je pense que Mahmoud Abbas a raison de demander un fondement contraignant pour de futures négociations. S’il n’y a pas de plate-forme sûre pour recommencer à négocier on perdra beaucoup de temps. On a déjà négocié des dizaines de fois par le passé et cela n’a pas abouti car les principes de négociation n’étaient pas clairs.

2. Israël demande « une ligne rouge claire » sur la question de l’enrichissement d’uranium par Téhéran. Quelle est votre position ?

Je voudrais lier cette question à la première. Mahmoud Abbas demande une ligne verte claire, c’est-à-dire une ligne qui sépare Israël et la Palestine car il y a un problème de frontière entre les deux pays. Benyamin Netanyahu demande une ligne rouge pour l’Iran. Je pense que les deux lignes sont liées. Si Israël acceptait de donner aux palestiniens ce qui leur est dû, c’est-à-dire les 22 % des Territoires occupés par Israël en 1967 et que la ligne de démarcation entre les Israéliens et les Palestiniens (la ligne verte) est claire, cela faciliterait la paix au Moyen-Orient et l’Iran n’aurait pas besoin d’une bombe atomique contre Israël.

3. Dans son adresse de bienvenue au Pape lors de sa venue au Liban, le Patriarche melkite Grégoire III Laham a insisté sur la nécessité de régler le conflit israélo-palestinien : « la reconnaissance de l’Etat palestinien (…) préparerait la voie vers un vrai printemps arabe ». Est-ce votre avis aussi ?

Le printemps arabe n’est pas exclusivement lié à la question palestinienne. Il y a des raisons internes aux différents pays comme la pauvreté, le manque de travail,  la corruption des gouvernants… Il est toutefois vrai qu’une reconnaissance d’un Etat pour les Palestiniens décongestionnerait les relations entre les pays arabes et Israël : ce qui est souhaitable.
Il y aura plus de tranquillité au Moyen-Orient s’il y a la paix entre Israéliens et Palestiniens mais ça ne boucle pas la question des revendications de peuples arabes contre leurs chefs et dirigeants, qui sont surtout d’ordres démocratique et économique.

4. Le conflit en Syrie s’enlise dramatiquement. Que dire, que faire à votre place ? Comment le diocèse du Patriarcat latin accueille-t-il les réfugiés ?

Le problème syrien dépasse les frontières de la Syrie. A l’intérieur de la Syrie, il y a des protagonistes qui font la guerre. Ils viennent d’Iran, de Turquie, des pays du Golfe comme la Qatar et l’Arabie saoudite. C’est un conflit aux dimensions plus larges.
Pour moi, c’est une guerre fratricide et aussi une guerre absurde où il n’y a aucun gagnant et où tous sont perdants.
Tout ce que peut faire le diocèse du Patriarcat se trouve dans l’humanitaire. La Caritas Jordanie avec les autres associations chrétiennes d’aide internationale travaillent main dans la main pour aider les réfugiés syriens qui vivent dans des situations très difficiles : la chaleur pendant l’été, prochainement le froid avec aussi des problèmes hygiéniques terribles. L’aide de la Caritas et des autres associations ne pourront combler ces besoins.
Le drame de ce demi-million de réfugiés (qui seront bientôt 700 000 à l’aube de la nouvelle année), est un problème très grave qui dépasse les capacités de notre diocèse. La meilleure solution est d’arrêter le conflit. On diminuera le volume des souffrances.

5. Qu’a apporté le voyage du Pape au Liban pour vous en tant qu’évêque, pour les fidèles de Terre Sainte concrètement ? Quelles sont les responsabilités qui s’en dégagent ?

Je pense qu’il ne faut pas juger la visite du Pape avec des fruits immédiats. C’est comme un arbre qu’on plante : il ne va pas produire de fruits  avant quelques années.
La visite du Pape a été un évènement extraordinaire. Il est venu montrer beaucoup de solidarité aux chrétiens d’Orient. Il est venu malgré des prévisions pessimistes à cause du drame syrien. Son courage, son insistance à venir nous ont beaucoup édifiés. Du point de vue de l’encouragement moral, nous avons reçu beaucoup de la part de Benoît XVI.
Maintenant, il nous reste à relire l’exhortation apostolique qui est au fond une répétition plus organique du message et des propositions du  Synode pour le Moyen-Orient tenu en 2010. Dès lors, nous devons être cohérents avec nous-mêmes, comme évêques et peuples chrétiens.
Lire attentivement cette exhortation va nous servir pour les années à venir, je dirais même les 50 années à venir. L’exhortation nous montre de façon claire les principes régulateurs de nos attitudes chrétiennes avec nous-mêmes, avec les autres Eglises catholiques et les Eglises non catholiques,  avec le monde musulman et juif. Et cette exhortation aborde aussi les questions d’émigration des chrétiens d’Orient. Nous trouvons donc des propositions solides et des solutions à la majorité des problèmes que rencontrent les chrétiens qui vivent au Moyen-Orient.

6. Ces derniers temps, des actions anti-chrétiennes (Nouveau Testament déchiré, graffitis à Latroun…) ont ému la communauté chrétienne de Terre Sainte. Y voyez-vous un regain de tensions et de menaces ? Une loi « anti-blasphèmes » serait-elle utile ?

Lisant les nouvelles du monde, les tensions interreligieuses se trouvent partout en Afrique, en Asie, et même en Europe. Il faut cependant noter une différence de mentalité entre l’Occident et l’Orient où les conséquences et réactions sont incomparables.
Le fait de faire des lois anti-blasphème est une bonne idée mais je demande à ce que ce soit fait au niveau international, au niveau de l’ONU. Je pense qu’on a besoin d’une loi claire et nette qui impose le respect des religions avec des sanctions contre ceux qui profanent les sanctuaires religieux des autres et s’attaquent à leurs symboles. Une loi sans sanction n’est pas une loi respectable.

7. L’Année de la foi démarre dans le diocèse du Patriarcat latin fin octobre. Quel constat faites-vous en termes de pratiques de la part des fidèles ? Quels sont les enjeux de cette année dans votre diocèse ?

Il y a le risque de considérer la foi comme l’ensemble des vérités religieuses dans lesquelles il faut croire. La foi n’est pas simplement un ensemble de dogmes.
La foi est une lumière extraordinaire donnée par le Seigneur, grâce à laquelle nous pouvons voir plus profondément, plus loin, plus haut. C’est une lumière, mais aussi une force qui nous permettent de vivre selon ce que nous voyons et croyons.
Le risque de nos communautés au Moyen-Orient, c’est que la foi soit matière à identification. On est chrétien ou musulman ou juif. La religion est réduite à une étiquette sociale.
Nous voulons sortir de cette définition de la foi pour la considérer comme une relation à Dieu. Une relation de confiance, fondée sur le fait que Dieu est puissant, qu’Il m’aime et qu’Il peut m’aider. C’est cette relation que Jésus avait avec tous les malades qu’Il a guéris. Eux l’ont supplié et Il a été, par sa force, capable de les aider car Il les aimait.
C’est cela la foi à laquelle nous pensons. Une foi qui nous lie au Seigneur avec des liens d’amitié.

8. Parler de l’Année de la foi signifie aussi parler du Concile Vatican II, 50 ans après son ouverture : quel est aujourd’hui l’héritage à cultiver et mettre en valeur en Terre Sainte ?

Nous vivons un demi-siècle après Vatican II. C’est vrai qu’il y a Vatican II mais il y a eu aussi depuis, des synodes qui ont été convoqués pour approfondir l’héritage de Vatican II.
Il ne faut pas oublier les autres synodes qui sont très importants car chaque synode approfondit une question essentielle comme le sacrement de l’eucharistie ou comme la Parole de Dieu.
Il faut prendre en considération Vatican II qui a jeté la plate-forme d’une Eglise nouvelle qui se prépare au XXIème siècle, mais il faut aussi prendre en considération les synodes et les exhortations post-synodales reçus comme des trésors des derniers papes.

9. Justement, quel regard portez-vous sur la dynamique de Nouvelle Evangélisation et qu’attendez-vous du prochain Synode ?

La Nouvelle Evangélisation avait été conçue spécialement pour les pays occidentaux où la foi traditionnelle a fortement baissé. Ces pays sont devenus post chrétiens ; il y avait avant beaucoup d’anti-christianisme, d’anticléricalisme, aujourd’hui c’est l’athéisme, la déchristianisation, l’indifférence religieuse.
Le synode voudrait réveiller la conscience chrétienne surtout chez ceux qui l’ont perdue en Europe et en Amérique du Nord.
En même temps, ce synode peut servir aux Eglises du Moyen-Orient car la foi apparaît – comme on l’a dit – une étiquette sociale, un fait social. Nous sentons le besoin d’approfondir la foi des chrétiens du Moyen-Orient, comme l’a demandé le synode lui-même. Je donne un exemple : même ceux qui vont à l’église dans nos paroisses le dimanche, ont  souvent, très souvent même, des difficultés à pardonner et ils communient comme si de rien n’était.
Une nouvelle évangélisation ne porte pas uniquement sur la foi elle-même mais sur la manière de vivre la foi comme une foi profonde, une foi de pardon et pas liée à une obligation d’aller à la messe le dimanche, de jeûner ou de faire  abstinence… Mais vivre une foi qui me demande de faire du volontariat, l’aumône et de pardonner. Nous avons besoin de ce synode pour nos chrétiens.
Je vois une relation très forte entre l’année de la foi et le synode que nous attendons dans quelques jours.

Propos recueillis par Christophe Lafontaine