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Posté on 3 Mar 2017 in Vie spirituelle, Voix des prêtres

Homélie du premier dimanche de carême de l’année A

Homélie du premier dimanche de carême de l’année A

Le premier dimanche de carême A (2017 AD)

Nudité de la méchanceté et victoire de l’intégrité

(Gen 2, 7- 3, 7 ; Rom 5, 12- 19 ; Mt 4, 1- 11)

(par P.P. Madros)

Le péché originel, origine des péchés ! (Gen 2, 1 ss)

Inutile de le nier, étant donnée l’évidence de ses conséquences, même sur les enfants présumés « innocents », mais facilement égoïstes, agressifs, vaniteux et jaloux…Dans son roman « Mars ne veut pas la guerre » (1955), Louis de Wohl imagine les Martiens, plutôt vilains d’aspect, mais fondamentalement bons et intègres, non contaminés par le péché originel. (On ne comprend alors pas leur laideur, puisque le péché « avilit »  et fait vieillir l’homme et que « nous avons l’âge de nos péchés » (Mauriac). Bref, nous voici sur terre : constamment aux prises avec le mal qui vit en nous, ce dont saint Paul se plaignait aussi.

L’affirmation et la description d’une chute initiale qui a porté atteinte à la moralité et qui a blessé la nature humaine ne pouvaient être mieux racontées que dans le livre de la Genèse. Dans les écrits précédents et contemporains, en dehors de la Bible, les dieux eux-mêmes étaient peccables et méchants, contrairement au Dieu trois fois saint du Pentateuque. Le serpent, protagoniste de la perversion de nos premiers parents, représentait parfaitement la malice, la méchanceté, l’occultation du mal, d’autant plus que l’hagiographe déclare que ce reptile n’était qu’une créature. Il s’agit d’une réaction contre les croyances païennes qui adoraient les reptiles, et contre le culte cananéen où le serpent jouait un rôle important dans « les rites idolâtres de fertilité » (Hvidberg). Avouons cependant que bien des fois ni l’homme ni la femme n’ont besoin de « serpents qui sifflent sur leurs têtes » pour penser mal et agir pire !

Malgré les apparences, l’auteur de la Genèse, qui passe facilement pour un béotien et un simplet, surprend et étonne par l’acuité de son intelligence et sa virtuosité, surtout en ironie et en jeu de mots ! Voyons le sarcasme sacré : « Le serpent leur dit : « Dieu sait que le jour où vous en mangerez (de l’arbre de la connaissance du bien et du mal), vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux… (Ils en mangèrent). Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus » ! (Gen 3, 4 et 7). Vilaine plaisanterie diabolique ! Au lieu de devenir semblables à des dieux (une chimère !), ils sont devenus pareils au serpent lui-même et aux animaux : tous nus  (sans offense pour les partisans du nudisme) ! Les jeux de mots abondent : non seulement « adam » de « adamah » אדם- אדמה (« homme » et « terre »), « ich » et « ichah » איש-אישה  (« homme » et « femme »), mais aussi la racine ‘rm ערם qui a donné en hébreu « ‘aroum », méchant, rusé, fourbe, et ‘eroum, nu, d’où notre titre : « nudité de la méchanceté » ! Oui, bien qu’elle semble cachée, elle reste « cousue de fils blancs » : la lumière de Dieu et de la bonne conscience la dénoncent et la dévoilent.

La tentation diabolique : déformer la réalité et inventer de la négativité !

A l’envi, le serpent d’un côté, et la femme, de l’autre, « en rajoutent » ! L’interdiction divine était simple : ne pas manger de l’arbre de la connaissance, c’est-à-dire de la détermination, du bien et du mal. Dans un certain sens, nos premiers parents ne sont toujours pas morts, et leur comportement ne relève pas du  mythe, pour la bonne raison que l’homme d’aujourd’hui veut encore tout déterminer, à sa guise, ce qui est bon et e qui est mauvais, selon ses intérêts ! Il suffit que les Commandements disent « Non » pour que lui réplique « Oui ! », et vice versa !

Fin psychologue, l’hagiographe nous décrit d’abord, chez le serpent, la déformation ou l‘exagération : « Dieu vous a dit de ne pas manger de tous les arbres du jardin ? » Nous connaissons ce phénomène d’altération. Parfois, des Catholiques changent ou taisent la vérité « par amour du prochain » ! Mais, pas de charité sans vérité ni justice (1 Cor 13, 6). Et la femmelette (pas au péjoratif) ajoute de son côté : « Dieu a dit : « Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas ! » Petite ajoute non folklorique ni émotionnelle, mais déjà signe de complicité avec le démon, pour rendre l’interdiction divine encore plus « antipathique » ! Que de fois nous « rajoutons ». Et ce qui commence par être raconté comme un « petit fait divers » presque insignifiant devient un crime, à la fin d’un processus de « téléphone arabe » : de bouche à oreille !

 

Victoire du Christ : l’intégrité incarnée (Mt 4, 1- 11)

Jeûnant, plus ou moins (plutôt moins que plus !), un peu comme le Christ, nous écoutons et nous lisons, dans l’évangile de ce dimanche, sur la tentation du Christ. En Terre Sainte, il nous est facile de visiter « le Mont de la Tentation », dit « Quruntul » قرنطل, du latin « Quarantena », à quelque 4 kilomètres au nord-ouest de Jéricho. Pour ne pas scandaliser les futurs pèlerins, il suffit de signaler que l’œcuménisme ici n’a pas fait trop de progrès ! Des moines  byzantins (grecs) orthodoxes gardent jalousement le sanctuaire, y interdisent tout culte catholique, oublieux de l’histoire : en effet, jusqu’au Moyen-Age, et plus spécifiquement jusqu’au XIIème siècle au moins, ladite montagne appartenait aux chanoines latins du Saint Sépulcre et elle était habitée par des religieux (catholiques romains) appelés « Les Frères de la Quarantaine ».

Après un jeûne de quarante jours, le Tentateur arrive ! On se demande pourquoi il a attendu la fin du jeûne de Jésus. Il aurait pu le tenter de ne pas jeûner, du moins pas jusqu’au bout. Probablement, il a laissé faire Jésus pour voir s’il allait compléter, comme Moïse et Elie, bien quarante jours d’abstention.

 

Les trois tentations fondamentales

Beaucoup d’encre a coulé à propos des trois tentations rejetées par Jésus : celle de l’avidité, de la présomption et de l’opportunisme ainsi que de l’idolâtrie. Ces tentations semblent les plus « innées » ou les plus « enracinées » dans la nature humaine. Or, celle-ci a, parmi ses tendances les plus effrénées, « la concupiscence de la chair », selon saint Jean. « La convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse », le luxe (1 Jn 2, 16). Pourquoi le Démon n’a-t-il pas tenté pas de tenter Jésus sur la luxure ? Probablement parce qu’il a compris que le Nazaréen n’était pas homme à se laisser entraîner par la chair, bien plus ascétique qu’un Moïse, bien plus pondéré qu’un Elie ! Mais, nous pouvons imaginer que la tentation de la luxure est comprise « formellement » (comme diraient les philosophes thomistes) dans celle de l’avidité ! Au fond, la luxure, en dehors des rapports légitimes et saints dans le mariage béni par le Seigneur, entend posséder l’être convoité, comme un objet ou un jouet. Paradoxalement, par la luxure et la promiscuité ainsi que le libertinage, les personnes se dévaluent, en s’imaginant qu’elles donnent ou qu’elles acquièrent l’autre !

 

Conclusion

Ce Carême commence avec une profonde amertume pour nos frères d’Irak et de Syrie. La Terre Sainte baigne dans l’incertitude et le manque d’une perspective de paix. Ceux qui fabriquent les armes et les vendent, constamment dénoncés par le pape François, se réjouissent des cadavres qui leur permettent de « posséder » encore davantage de richesses ! Le Démon triomphe et se frotte les mains, s’il en a ! Notre pénitence et notre abnégation, ainsi que notre charité fraternelle et notre abstention volontaire vont, malgré nos défauts et nos limites, représenter et imiter un peu la victoire du Christ sur le mal !

Bon Carême !